"Du peint comme on l'aime"
Issu d'une famille d'anciens paysans venus à la ville pour y assurer un travail dans l'industrie rhodanienne, Daniel Tillier ne se doutait pas, quand il s'est inscrit aux Beaux-Arts de Lyon, qu'il allait entrer en Peinture comme on épouse un sacerdoce, pour le meilleur et pour le pire, en tout cas pour la vie.
Ces années d'apprentissage, au tout début des années 80, Daniel Tillier, dont la scolarité n'a guère été lumineuse, les conçoit comme un moyen d'acquérir la maîtrise technique à même d'exalter les idées de justice sociale que revendique son milieu. A cette époque il se confronte au problème de l'image, tant en peinture - à l'huile - qu'en photographie et porte un regard critique sur une société pleine de contradictions et scandales. Des thèmes plus universels comme la guerre commencent à le hanter. En contrepoint toutefois, l'amour.
La sortie des Beaux-Arts au milieu des années 80 correspond dans sa production à une réflexion sur le statut du corps à l'uvre. En s'immergeant dans la matière colorée l'artiste signe son entrée définitive dans une activité à laquelle il se voue corps, biens et âme.
Petit à petit se dégage l'originalité de cette uvre qui se distingue par une triple interrogation : une quête personnelle et qui définit un parcours singulier dont la plupart des toiles contiennent des traces, à la manière d'un journal de bord existentiel, ouvert sur des préoccupations contemporaines; une définition de la place même que la Peinture occupe dans un milieu de l'art qui lui fait subir une véritable crise d'identité, notamment avec l'arrivée de la gauche au pouvoir; une volonté enfin de participer à un questionnement d'ordre en général que l'on peut qualifier en gros de métaphysique sur le sens de l'existence, de l'existence du Peintre a fortiori.
Petit à petit les mots ont supplanté l'image. Entre le milieu des années 80 et le début des années 90, on voit ainsi s'amorcer, se développer et se distinguer toute une série de tableaux intégrant le langage et qui se lisent selon la triple perspective évoquée ci-dessus : individuelle, intrapicturale, métapicturale. Daniel Tillier passe ainsi de l'inclusion, dans le champ coloré, de phrases conceptuellement intelligibles, humoristiques ou polémiques, à de simples mots à vocation polysémique confinant parfois à l'expérience sémantique des extrêmes dès lors qu'il s'agit de prépositions seules, d'adverbes extraits de leur contexte, de simples lettres de l'alphabet enfin, déclinées de façon diverses.
Petit à petit l'image, notamment par le biais du signe, refait surface mais avec elle le doute et le drame. Tillier a fait le tour de la question du tableau conçu comme une topologie à conquérir. La première moitié de son uvre s'achève de manière tragique.
Mais avec le milieu des années 90 c'est un artiste tout neuf qui refait (support) surface, dont la maîtrise technique est un acquis sûr et qui va donner à son uvre à la fois l'épaisseur et la territorialité spatiale qui lui faisaient défaut. Dès lors le Tillier nouveau respire. Les toiles se font volume, sortent du mur, le tableau se fait table, une dimension ludique se fait jour et qui renvoie à la vision enfantine du réel, qu'il s'agisse des déclinaisons persistantes des phonèmes à présent en relief ou d'une recherche d'un degré zéro de la Peinture qui aboutira à la série des palettes. La dimension spatiale des productions devient dès lors primordiale et Tillier fait l'expérience de la commande publique dans une architecture pré-déterminée, de la performance picturale au sein de la ville et du monde, de la confrontation de ses uvres à celles des musées, des projets ambitieux et in situ comme cette présentation de palettes en la poudrière d'un fort militaire, d'expositions personnelles importantes et, épreuve suprême, d'une première amorce de rétrospective sélective.
Dans les années 2000, l'image revient au premier plan sans qu'il s'agisse d'un renoncement aux acquis antérieurs, il s'en faut, l'artiste n'ayant jamais renié ses origines populaires ni son interrogation singulière sur un monde qui, plus que jamais, face aux horreurs perpétrées par les adultes, a besoin de retrouver la simplicité du monde enfantin, son désir de régler par la Peinture les divers questionnements qui rythment sa vie d'homme en général et d'artiste en particulier.
Bernard Teulon Nouailles, le 3 novembre 2002